Les bailleurs sociaux, acteurs de l'innovation architecturale

Le logement
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"C’était un marathon qui se court comme un sprint", a déclaré l’architecte Marc Barani à l’occasion de la clôture de l’appel à projets "Architecture de la transformation"  le 29 novembre, à Paris. En septembre 2015, la Caisse des dépôts (CDC) et l’Union sociale pour l’habitat (USH) lançaient conjointement un concours visant à faire du logement social une source d’innovation. Pour Emmanuelle Cosse, ministre du Logement, il était important, à travers ce projet, que ceux qui n’ont pas de grands moyens puissent "accéder à l’innovation". En réponse à cet appel, plus d’une cinquantaine de bailleurs ont constitué des équipes pluridisciplinaires composées de professionnels, d’étudiants et de chercheurs, pour travailler sur des projets de logements sociaux en construction et en réhabilitation. En mars dernier, cinq projets ont finalement été retenus et incubés pendant huit mois dans le Lab CDC. 

Cinq prototypes innovants 
Nouveaux matériaux, adaptation des usages, performance énergétique…L’innovation prend différentes formes selon les sites pilotes. A Grenoble, Actis a développé un projet de construction en terre et bois avec un premier bâtiment démonstrateur échelle 1 de cinq logements. Cette technique permet, en outre, de développer une filière spécifique : "elle était pré-existante mais désormais elle s’organise à l’échelle du territoire. (…) N’importe quelle entreprise de maçonnerie peut s’approprier ces techniques", souligne Pierre Payrard, directeur du développement et du patrimoine chez Actis. Autour du projet "La Fabrique du Clos", à Stains (93), l’OPH 93 et Bellastock, association dédiée à l’expérimentation architecturale, ont misé sur le réemploi du béton in situ. Deux bâtiments ont été démolis durant l’expérimentation et ont servi à créer un revêtement de sol en pierre, un muret paysager en béton morcelé et deux superstructures, en voile béton pour l’une et en lamelles béton pour l’autre. Ces quatre composants seront réintégrés dans le projet de logements neufs, générant ainsi une économie pour le maître d’ouvrage estimée à 30 %. Cette démarche a permis de travailler la mémoire du lieu, en atténuant la violence des démolitions liées aux programmes de rénovation urbaine, de développer l’emploi local en insertion en partenariat avec la régie de quartier et d’ouvrir le chantier aux habitants grâce à des visites et animations culturelles pour éviter qu’il ne soit vécu comme une nuisance. De son côté, Logéo Seine Estuaire a travaillé au Havre (76) sur la réduction de la charge logement des habitants. Pour ce faire, des ateliers ont été mis en place avec des locataires volontaires. Ces derniers ont collectivement accepté de réduire leurs espaces privés, au profit d’espaces communs plus généreux, dont ils auraient la charge de l’entretien. On estime à 780 € le bénéfice net par an et par famille pour un logement de type A de 62 m2 avec 100 m2 d’espaces mutualisés. A noter toutefois que contrairement à l’habitat participatif, les personnes qui s’impliquent ne sont pas assurées d’être logées dans les espaces qui seront prototypés. A Bordeaux (33), la SNI Sud-Ouest a développé un procédé constructif en bois et béton permettant l’ajustement de l’espace - la "structure capable" -, assorti d’une offre locative d’espaces annexes à la carte et de stationnement mutualisé. Enfin, Batigère Nord-Est a décidé de transformer des friches patrimoniales en logements sociaux, aux volumes hors du commun, mais nécessitant un travail ambitieux sur les plans thermique et énergétique. A ce jour, l’équipe s’est engagée dans une recherche-action architecturale à travers un démonstrateur échelle 1 sur le site de l’ancien hôpital Villemin, à Nancy  (54).

Diffuser et populariser 
La CDC, l’USH et les bailleurs partenaires ont investi 100 000 € maximum par projet. Si les coûts d’entrée sont forts et qu’il est encore difficile de chiffrer les bénéfices d’usage produits, les financeurs restent optimistes : ils comptent, à terme, sur un retour sur investissement et ainsi limiter les impayés. Aujourd’hui, l’enjeu est avant tout de changer d’échelle. Pour diffuser et généraliser ces pratiques, il faut se former. "On n’a pas des Bellastock, CRATerre et Barani à tous les coins de rue", souligne Raphael Labrunye, chercheur à l’Ensa Bretagne. Chaque équipe a donc développé des livrables méthodologiques et techniques désormais disponibles gratuitement sur le site du Lab CDC (www.caissedesdepots.fr/labcdc). C’est sans compter la création de laboratoires permanents, associant bailleurs et écoles d’architecture, "un trépied à maintenir entre formation, recherche et action professionnelle, " précise Agnès Vince, directrice chargée de l’architecture au ministère de la Culture. Les pouvoirs publics n’ont donc plus qu’à s’emparer de ces thématiques dans la commande publique et à lever certaines contraintes règlementaires. D’ici là, Pierre-René Lemas, directeur général de la CDC, promet d’"appuyer ces projets jusqu’au bout", espérant pouvoir assez vite "couper le ruban", et se réjouit d’avance à l’idée de lancer la saison 2 de cet appel à projets. 

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