16
novembre 2018

Madrid développe un nouveau modèle

Projets urbains
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"Solidarité, participation, créativité" ont été les fils conducteurs de l’Atelier projet urbain organisé à Madrid sous l’égide du ministère de la Cohésion des territoires (DGALN), les 18 et 19 octobre. La capitale espagnole est précisément "une ville qui cherche à faire de la cohésion des territoires"», souligne Paul Delduc, directeur général de l’aménagement, du logement et de la nature. "Elle se distingue par une démarche participative très forte - seconde nature de la municipalité - et par l’encouragement à la créativité, tout en ayant réussi à réduire sa dette".

L’équipe municipale élue en 2015 à la surprise générale, avec à sa tête la magistrate retraitée Manuela Carmena, issue du mouvement des Indignés, a pourtant trouvé une situation particulièrement délicate, marquée par un lourd endettement et une politique de construction sans frein : "la précédente municipalité [ndlr : Partido popular, conservateur] avait rendu constructibles l’ensemble des terrains. Et 80 % des espaces publics étaient réservés à la voiture", pointe Ariella Masboungi, Grand Prix de l’urbanisme 2016, conceptrice et animatrice de l’atelier.

A partir de 2015, les grands projets immobiliers et urbains sont suspendus, renégociés à la baisse ou réorientés. Comme sur le site Mahou-Calderon, sur le foncier d’une brasserie et de l’ancien stade de l’Atlético de Madrid. Un premier projet signé Carlos Rubio Carvajal, constitué d’un macro-lot de deux tours de 36 étages et sept tours de 20 étages, avait été annulé à la suite d’un recours des riverains en 2012. Il a été fortement dédensifié en 2015, après négociation entre les propriétaires et la Ville. Le projet d’Enrique Bardaji, soumis à concertation, a connu une nouvelle baisse des hauteurs, la suppression d’une voie et de certains bâtiments, et le développement des espaces verts et collectifs. Début des travaux prévu en 2020.

Renouvellement urbain et lutte contre la pollution

La privatisation des services publics est stoppée, tout comme les expulsions. Renouvellement urbain et refonte des mobilités deviennent des priorités. "L’amélioration de l’efficacité énergétique de plus de 24 000 logements depuis 2016 a permis de ne plus émettre 38 000 tonnes de CO2", souligne José Manuel Calvo del Olmo, adjoint au développement urbain durable. "Par ailleurs, nous appliquons des restrictions de circulation en cas de pic de pollution, mais surtout nous nous efforçons de changer la culture de la mobilité. Aujourd’hui, seuls 24 % des Madrilènes utilisent leur voiture tous les jours". La contrainte du Plan general de ordenacion urbana (1985, révisé en 1997), conçu pour favoriser un développement urbain sectorisé en période de forte croissance économique, ne semble pas être un obstacle pour l’élu : "si on a une stratégie claire en tête, on peut agir !".

"Nous avons eu de la chance car notre mandat a démarré quand commençait la reprise économique en Espagne", reconnaît la maire Manuela Carmena. "Nous avons pu faire des investissements raisonnables sans demander de crédit". Cependant, le mandat municipal ne dure que quatre ans, et certains effets de cette stratégie ne pourront être visibles que dans un second temps, comme la production d’un millier de logements sociaux par an. Manuela Carmena a annoncé au mois de septembre qu’elle sera de nouveau candidate... "Aujourd’hui, nous connaissons mieux les rouages de l’administration, nous pourrons consolider ce qui a été lancé. Nous avons jeté les bases d’un nouveau modèle", estime José Manuel Calvo.

Rééquilibrage territorial

Madrid couvre 600 km2 (taille comparable aux 800 km2 de la Métropole du Grand Paris) et compte 3,2 millions d’habitants (dans une aire métropolitaine de 6,3 M d’hab.). Elle est marquée par un déséquilibre social entre le nord et le sud, et présente "une couronne défavorisée face à un centre très attrayant", décrit Silvia Villacañas Beades, directrice générale de la planification stratégique et pilote du programme Madrid Recupera (Mad-Re). "Au centre-ville : le système de location de vélos ; au centre-ville : l’analyse des données de pollution…".

Dans le cadre du programme Mad-Re, 119 "Aires prioritaires d’impulsion de la régénération urbaine" (Apirus) ont été définies. Elles abritent 43 % de la population madrilène. Chaque arrondissement est considéré comme une ville, où doit être identifié un centre et où sont détectées des "zones d’opportunités" (espaces vides ou obsolètes). Sont également identifiés des réseaux "de proximité" (petits équipements de la vie quotidienne), "environnemental" (trame verte), "d’identité" (patrimoine et espaces symboliques) et "de mobilité". Cette analyse a duré près d’un an, en impliquant fortement les habitants pour mobiliser leur expertise d’usage. "Nous avons demandé aux habitants de penser pas seulement à leur maison, mais à leur arrondissement et donc à leur ville", souligne Silvia Villacañas. Résultat : 375 projets en matière d’aménagement, d’espaces publics, de régénération des quartiers, de mobilité et d’environnement, à appliquer en 12 ans, pour un coût de 730 M€. La mairie mobilise différents outils : participation au concours Reinventing Cities (organisé par l’association de villes C40), création d’itinéraires piétons structurants, concours pour améliorer les places "identitaires" avec les riverains…

Par ailleurs, un plan de réhabilitation de 350 M€ par an est en préparation ; "une priorité du prochain mandat sera de chercher des financements", indique la directrice de la planification.

"Espace essentiel de la démocratisation d’une ville et instrument de création d’un sentiment citoyen", selon les mots de José Luis Infanzon, directeur général de l’espace public, des travaux et des infrastructures, l’espace public fait l’objet d’une stratégie de valorisation suivant six invariants : la continuité (pour "créer un système supérieur à la somme de ses parties", à l’exemple de Madrid Rio, parc de 120 ha et 7 km le long de la rivière Manzanares, aménagé au-dessus de l’autoroute M-30, en partie enfouie dans les années 2000) ; la polyvalence ; l’accessibilité (exemple : la transformation de la Gran Via, rue structurante à 2x3 voies du centre historique, dont deux voies ont été supprimées pour élargir les trottoirs et faire une place aux vélos) ; la durabilité ; la lisibilité ; la stabilité formelle (éviter une multiplicité d’éléments et de matériaux).

Le citoyen au cœur des projets

S’ils ne prononcent pas le mot d'"empowerment", les responsables madrilènes se réfèrent constamment à cette "mise en capacité" des citoyens. Ils démultiplient l’expérience des "laboratoires citoyens" nés au début des années 2000. L’initiative Mares, dans le centre et trois arrondissements de périphérie, propose à des populations exclues de se regrouper dans des "communautés d’apprentissage" : "on les encourage à développer leurs bonnes idées tout en récupérant des espaces abandonnés", explique Bernardino Sanz Berzal, directeur général de l’économie et du secteur public.

Marcos Garcia, directeur du Medialab, organise des appels à projets ouverts débouchant sur la production de prototypes (tels cette barque en bouteilles de plastique), projets auxquels tout un chacun peut contribuer. Maysoun Douas, responsable des écosystèmes de la Nave, décrit ce centre d’innovation sociale et économique implanté au cœur du quartier périphérique de Villaverde, dans une ancienne usine d’ascenseurs, à la fois comme un outil de connexion des acteurs (entrepreneurs, chercheurs, riverains…), d’accélération d’initiatives et de formation aux technologies numériques.

Plus généralement, "nous voulons placer le citoyen au centre de l’économie et de l’action publique, l’inciter à se développer personnellement et à partager avec d’autres, enraciner l’économie sur le territoire", en misant sur l’économie sociale et solidaire, indique Bernardino Sanz Berzal. Un fonds de 30 M€ doit encourager des projets ayant un impact social.

Le portail de participation citoyenne "Decide Madrid" compte 400 000 utilisateurs. Pablo Soto Bravo, adjoint à la participation citoyenne, à la transparence et à la gouvernance ouverte, en décrit le principe : "tout le monde peut faire une proposition ; si elle recueille 1 % de 'oui', elle est soumise au vote des habitants. Plus d’un millier de décisions ont ainsi été proposées. Le code source de cette plateforme est public".

Pour les projets d’aménagement, des "consultations populaires" suivent un processus original : d’abord l’enquête publique intégrant des questions élaborées par les riverains ; puis le concours de maîtrise d’œuvre ; la sélection par le jury, prenant en compte le vote citoyen, des finalistes, qui sont invités à retravailler leur proposition ; le choix du lauréat par le vote du public. Le remodelage de la plaza de España a suscité près de 200 000 votes en 2017. Le projet retenu, "Welcome Mother Nature", de Porras La Casta Arquitectos et Estudio Guadiana, accorde une large place à la végétalisation.

"Ce qui fait le succès de ce type de plateforme, c’est la pertinence des décisions qui seront prises", tient à souligner Pablo Soto Bravo. Il espère, durant la prochaine mandature, "consolider ce bouleversement". Un changement culturel qu’espère aussi réussir Manuela Carmena. Elle mise notamment sur le futur Palais des associations, à la Casa de Campo, "campus universitaire associatif pour apprendre comment construire le tissu d’une nouvelle société". Elle promeut également la participation en matière de construction réglementaire : "à la mairie, nous n’adoptons aucune norme sans un processus participatif". Et n’est pas décidée à abandonner ce travail à des professionnels : "ce sont les responsables politiques des villes qui doivent être les leaders de la participation".

Le prochain Atelier projet urbain aura lieu au mois de juin 2019 à Lens Euralens, autour du thème des "IBA à la française". (MCV)

A lire : "Madrid - Solidarité, participation, créativité", Ariella Masboungi et Antoine Petitjean, Ed. Parenthèses, oct. 2018, 192 p. 24 €.